11 septembre 2008

Les éléments

                                            LES ELEMENTS…

Pouvoir remarcher dans la forêt le temps d’un automne,  remplir ses yeux des couleurs de fin d’été, ces couleurs rousses orangés, les marrons dégradés. Partout des couleurs, marcher dans l’herbe humide parsemée de feuilles,  sentir l’humus, la mousse. Regarder s’enfuir les écureuils à la recherche de glands, frissonner sous le vent qui fait bruire les fougères teintées de rouille. Ecouter le chant des oiseaux, pouvoir oublier le temps qui passe, se rapprocher de la nature, remplir les poumons d’air pur.

Quitter les chemins sablonneux pour prendre un routin terreux et s’enfoncer au milieu de la forêt, guetter  une biche au détour d’un arbre, poser sa main sur le tronc, et sentir la sève le parcourir. Lever les yeux vers le ciel et apercevoir  le soleil qui joue parmi les feuillages et les branches. Parcourir des kilomètres dans les feuilles tombées à terre, y mettre des coups de pieds pour les voir s’envoler. Poursuivre le vent. Le sentir s’immiscer dans le cou, s’enrouler dans les cheveux et caresser le visage, d’un baiser gelé.

         Aller jusqu’à l’orée du bois et tomber sur la dune, tomber à genoux et laisser les mains s’égarer dans le sable, le laisser glisser entre les doigts, jouer au sablier, essayez d’arrêter le temps de s’évaporer, et ne jamais y arriver. Faire des arabesques sur le sable, dessiner des initiales. Redessiner le contour du monde, refaire sa vie sur le sable. Y enfouir les doigts, les mains, le caresser, comme l’on caresse un amant.

Gravir la dune, trébucher sur le sable mou, s’accrocher aux genêts, et prendre du haut du sommet, la gifle du vent venu du large. Sentir les effluves de la mer d’hiver, l’odeur de l’iode, des algues ; laisser son regard errer sur l’immensité de l’océan, pouvoir le capter, l’envelopper d’un regard. Voir, les nuances de la mer, les bleus profonds et verts intenses, bleus des profondeurs, et verts des algues,  voir l’écume venir mourir sur le sable, entendre le murmure de l’agonie des vagues, écouter le ressac, la fin et le début de la vie.

La mer chuchote, elle raconte ses secrets au vent qui les emportent loin dans le monde. La mer dit qui sont ses amis, et refuse de se laisser dompter par les hommes. Jamais, elle ne se laissera surmonter par les hommes, jamais ils ne l’auront,  ne la vaincront. Elle tolère leurs visites, leurs incursions dans ses eaux, mais elle sait si bien se rebeller, ses vagues deviennent énormes, rugissantes. Elle se met en colère, ses eaux montent et emportent tout sur son passage, elle écume, devient blanche, bleu puis noire. Le vent se mêle à elle pour la grossir, elle se gonfle, va roulante et mugissante s’écraser sur les rochers et le sable, elle y fait s’échouer tronc d’arbres, algues et ordures qu’elle a arrachée à la terre. De temps à autre, elle rencontre une goélette qui s’est égarée dans le présent, dont elle fait grincer le bois. Elle écrase durement ses vagues sur la proue et lave le pont de son eau salée. Le vent joue avec les voiles, il les gonfle, elles semblent vouloir s’envoler, vouloir se libérer du timon. Sur le pont le moussaillon, se fait malmener par les paquets de mer et par le vent qui semble vouloir l’arracher au bateau et l’abîmer dans les fonds marins. Il est trempé, Transi par la froidure du vent, il rentre au chaud dans le carré, se verse un quart de café, et file voir le capitaine à la batterie, la barre est en bois, elle est patinée par le temps et le nombre de mains qui l’ont caressées.  Tout est fait de bois, la douce couleur du miel. 

Sentir le bateau s’échapper, partir de lui-même, prendre sa destinée en main. Les voiles ont été vaincues, elles pendent lamentables sur le mât, déchirées, malmenées par le vent, la goélette est prise dans le tourbillon du vent. Elle se dirige droit vers des écueils qui affleurent à peine de l’eau, mais ils sont là bien présent et attendent leur proie,. C’est dans un gémissement, un grincement terrible et effroyable que la goélette rend son dernier soupir. L’étrave est éventrée, l’eau s’y engouffre.

La goélette sur couche tout doucement, l’eau gargouille autour d’elle, des morceaux de bois, des planches voguent autour. Des barils roulent sur les vagues,  des craquements sinistres confirme l’agonie de la goélette. Plus jamais, elle ne chevauchera la mer, fière, gonflée par ses voiles blanches, semblant voler sur l’eau. Plus jamais, elle n’arrivera, attendue sur les ports de monde, victorieuse contre les éléments.  La mer l’a engloutie dans un dernier gargouillis.  Seul le mât et un reste de vigie immergent de l’eau, et font la nique à la mer qui n’a pas réussi à les dévorer en entier.

Sur la plage échouée, le matelot, reprend difficilement sa respiration ; encore effrayé par ce qu’il vient de vivre, crachant l’eau de mer, qui s’est introduit dans ses poumons, dans sa gorge, Dieu, qu’elle est salée, et qu’elle est froide. Que s’est-il passé ? Il était dans la cabine, quand la mer déchaînée a fracassé les murs, l’a enveloppée de sa froideur humide pour l’arracher au bateau. Elle l’a enroulée dans ses vagues, lui a montré le fond, lui a fait racler le sable, s'écorcher aux rochers, elle lui a montré les couleurs de sa colère, lui a donné le pouvoir d’avoir peur d’elle, de la craindre et de la respecter. Elle lui a montré sa force de destruction.

Pourtant, il l’aime toujours, sa mer, si bleu, si belle et reposante, si caractérielle. Il se lève titube sous la force du vent, et sous sa fatigue, il jette un regard sur les restes du bateau, le calme ; le calme est revenu, le vent s’est apaisé, la mer a retrouvé sa sérénité. Il pense avoir vécu un rêve. On dirait que rien n’a existé, qu’il est revenu au début du monde.

Il remonte sur la plage, prend un sentier au milieu des dunes, et tourne le dos à la mer, il resserre autour de lui, les haillons qui lui restent. Le soleil, essaye de se frayer un chemin au milieu des lourds nuages noirs, qui roulaient sous le vent et encombraient le ciel. Sous la supplique du soleil, ils s’écartent, s’étirent, s’étiolent et disparaissent. Enfin, le soleil apparaît et dispense sa chaleur et ses  rayons pour réchauffer le moussaillon. Il rentre dans le bois, respire l’odeur des fougères, surprend un écureuil qui joue sur le tronc d’un pin. Il entend au loin un pic vert et écoute les chants des tourterelles. Les aiguilles de pins lui blessent les pieds, il s’aperçoit qu’il a perdu ses chaussures. Le sable est froid, malgré le soleil qui donne. Il continue son chemin et réussit à revenir au port, mais par la route, quel désarroi !

Il raconte son histoire, sa peur, sa frayeur. Il regarde la nature, les éléments autrement, il restera toujours près de la mer, il restera à l’écouter lui murmurer ses pensées, il l’aimera, l’adora comme on peut le faire avec une femme. Il sait qu’elle lui sera fidèle, qu’elle ne lui veut aucun mal, elle l’a sauvée, lui a donner une chance de la connaître et de l’apprécier.

Depuis, il vit sur la côte, dans une maisonnette, sur pilotis, près des rochers, entourés de pins et de fougères. Comme seuls compagnons, il a la nature, les animaux, le vent et la mer, il a fuit les hommes. Le matin, il se lève aux aurores, regarde le soleil, qui caresse la mer de ses rayons. Il admire, le reflet de l’eau sur le sable, qu’il parcoure inlassablement du matin au soir, et parle aux mouettes qui planent sur le vent. Il écoute le bruissement des arbres qui chuchotent les uns aux autres, l’histoire peu commune de cet homme, que la mer a sauvé et épousé.

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Posté par ibarburu à 12:20 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Les éléments

    le vieil homme et la mer...

    J'aimerais bien être cet homme voué aux rivages et aux embruns, et à la musique des vagues...jusqu'à mes vieux jours!

    Posté par too banal, 11 septembre 2008 à 12:49 | | Répondre
  • Suivre les pistes ensablées...de l'infini!

    ..." Aller jusqu’à l’orée du bois et tomber sur la dune, tomber à genoux et laisser les mains s’égarer dans le sable, le laisser glisser entre les doigts, jouer au sablier, essayez d’arrêter le temps de s’évaporer, et ne jamais y arriver. Faire des arabesques sur le sable, dessiner des initiales. Redessiner le contour du monde, refaire sa vie sur le sable. Y enfouir les doigts, les mains, le caresser, comme l’on caresse un amant."...
    Mais, en tout cas, grain de sable, grain de beauté ou de folie...
    Sois l'exception qui ne confirme aucun reg...

    Posté par photoeil, 13 septembre 2008 à 15:59 | | Répondre
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